L'actualité des Anciens de la Section Paloise

Un texte de Philippe Racz

A la mémoire de Raczou, voici un texte qu'il avait écrit pour le bouquin hommage à Michel Ollé, un superbe texte sur la fin d'un joueur de rugby...qui redevient un homme ordinaire...

Philippe ne redevint jamais cet homme ordinaire, mais...

 

Le syndrome

de Mathusalem

 

Les portes de l'ascenseur s'ouvrent sur l'ambiance nocturne du hall de l’hôtel. Le tintement de cloche qui accompagne l'ouverture tire le veilleur de nuit de sa somnolence et il cherche du regard qui peut bien vouloir quitter la quiétude douillette de l'hôtel à cette heure. Son regard se pose sur moi alors que j'hésite presque à sortir de la cage dorée vers la pénombre. Il exprime de la surprise. C'est en partie dû à son réveil en sursaut et au fait qu'il ne s'attend pas à me revoir si vite. Habituellement la bande descend au petit matin et s'égaille sans se retourner. La groupie, elle, reste dans la chambre que, grands seigneurs, ils ont payée jusqu'à midi. Il ne les a cependant jamais vus accompagner le prix de la chambre du petit déjeuner.

Un temps d'hésitation avant de sortir de la cage d’ascenseur dont l'exiguïté me permettait de me centrer sur moi, enfermé avec ma propre image dans le grand miroir, à laquelle je tourne maintenant le dos. J'en sors, pressé de me réfugier dans la pénombre du hall vers les portes automatiques que le veilleur doit déverrouiller. Dix pas à faire, pas plus.

Ma boule au ventre s'est faite plus présente et à chaque pas elle grossit. Un tiraillement. Pas une douleur, mais une gêne, une sensation qui m'oppresse, s'intensifie petit à petit et m’empêche presque de respirer. Ce n'est pas la peur. La peur ce n'est pas au même endroit. C'est plus bas, plus dans les tripes. La peur, je connais. Avec le temps, j'avais appris à m’en nourrir pour me motiver, c'était ça le but du rituel d'avant match. Ouvrir les portes secrètes qui faisaient de moi un joueur de Rugby. Chaque semaine, le temps du match, être un autre moi-même, ou plus précisément être en accord avec une part de moi-même que je ne pouvais exprimer que dans le jeu. S’autoriser à faire tout ce que devait faire un joueur. Brutal autant que l'arbitre le permettait, le plus possible au-delà de la règle sans être pris. Il n'y avait qu'avec ce jeu que je pouvais vivre ça. Mais depuis le coup de sifflet de l'arbitre, cet après-midi, c'est fini. Je suis fini. Trop vieux. Que faire maintenant de toute cette brutalité, comment la refouler ? En protéger les autres, ceux qui vivent autour de moi, ceux que j'aime. C'est peut-être ça, la boule dans le creux de mon sternum, entre l'estomac et les poumons. Depuis la fin du match, j'avais envie d’être seul. Parce que personne ne pouvait comprendre ce que je ressentais, ce que je vivais. Et dire qu’ils avaient organisé une fête pour l’événement. Au dixième pas, cette boule me bloque presque la respiration. J'ai senti le regard du veilleur sur ma nuque. J'y ai passé la main, faisant entre mes doigts une boule de la colle que le bandeau de protection de mes oreilles laisse dans mes cheveux ras. Son « Bonsoir ! Et merci !» reste sans réponse, je suis incapable d'articuler quoi que ce soit.

Les portes s'ouvrent sur l'air humide du parking. La moiteur de cette nuit de fin de printemps colle ma chemise sur mon torse. J'aspire une longue et profonde bouffée d'air tiède. Mon angoisse disparaît dans un spasme. Dehors, seul dans la nuit, je me sens à nouveau confiné. Je n'ai pas pu supporter cette énième partie de cul avec les potes et cette nana. On en avait baisé combien, depuis tout ce temps ? Je serais bien incapable de le dire car je ne me souvenais même pas de tous les visages. Je n'étais jamais à jeun et parfois tellement imbibé que malgré tous mes efforts et l'ardeur de la fille je ne parvenais à peine à bander, encore moins à jouir. Quelques rares fois, avec de sacré baiseuses, je m'étais lâché complet dans une liberté sexuelle que je serais bien incapable de m'accorder avec ma femme. Avec elle je n'ose pas. Je n'oserais jamais. Ma femme, c'est la  mère de mes enfants, pas une groupie qu'on baise, une de ces accrocs au sexe, qui réalise ses fantasmes, allonge la liste de ses trophées avec quelques joueurs connus du journal local. Ma femme je l'aime. Je n'ai jamais eu le sentiment de la tromper tant ces bacchanales faisaient partie de l'après match. La troisième mi-temps ? Une catharsis où les transgressions étaient autant d'étapes qui me libéraient du groupe, un chemin de retour vers ma vie de tous les jours. Et ça aussi, c'est fini. Retour au pays de la baise ordinaire. Pas question de finir aux putes en Espagne sous le prétexte d'un match de phase finale ou de faire le tour des bordels comme les dirigeants qui nous accompagnaient dans les matchs de coupe d'Europe. De la salive remonte du fond de ma gorge avec un sentiment de dégoût de moi-même, de salissure. Je me force à la ravaler.

Je traverse le parking vers les voitures. Depuis qu'on était passé professionnels, nos contrats prévoyaient une voiture de marque, siglée au logo du club. Pas vraiment discret les trois alignées sur le même parking. Le bip sur la clé déverrouille les portes et le clignotement des feux arrière me permet de différencier ma voiture des autres. Pratique.

Ça aussi...fini. Finis les passe droits, les avantages en nature, les invitations, fini le statut du joueur. Maintenant je suis un ancien, un ex. J'appartiens au passé, aux albums dont les photos jaunissent. Et même ça, elles seront de petit format. Je ne suis pas de ceux qui ont marqué leur génération, un Moncla champion de France, un Michel Ollé dont la Croix scandait le nom à chaque transformation ou un Rey. Putain, je suis dans la fleur de l'âge. 35 balais c'est encore jeune. Qu'est-ce que je vais faire de tout ce temps ? Bien sûr, il va falloir bosser. J'avais bien négocié mes deux derniers contrats mais il n'y a pas de quoi être rentier. Fini de passer son temps à aiguiser son corps pour pouvoir donner le meilleur de soi-même, fini de ne penser qu'à soi. Je suis fatigué de cette vie, de m'entraîner toute la semaine, de me soigner. Je prends alors conscience que je vais devoir vivre le reste de ma vie avec ce corps grotesque, démesuré, disproportionné, inadapté à la vie de tous les jours. Je n'aime pas mon corps. Je ne l'envisage que comme un outil au service du jeu. Parfait pour mon poste. Des segments courts, pas de cou. Des cuisses tellement puissantes qu'il n'y a jamais de pantalon à la bonne taille. Les épaules et le coffre si large que les manches de mes vestes me couvrent les mains. Un grand gros nain. Je ne porte que des vêtements de sport ou alors je me sens ridicule. Mais maintenant c'est fini. Mon corps est obsolète. Inutile. Pas d'illusions je ne suis pas de ceux qui perdent du poids après la carrière, s'entretiennent à la salle de gym. Pourquoi faire ? Maintenant je m'en fous. Je ne me ferai plus jamais mal.

Je referme la portière et m'installe confortablement dans le siège. Dans le confinement douillet et obscur de l'habitacle. Je me sens de nouveau coupé du monde. J'avais envie de ça. Être seul. Parce que personne ne peut comprendre ce que je ressens. La colère, l'injustice, le désespoir, l'impuissance. Le Bluetooth de mon appareil de téléphone se connecte et la playlist reprend où elle en était. La musique emplit l'habitacle. Un rock New wave des Cure. C'est comme si je l'entendais pour la première fois. Le morceau exprime une fêlure. La tristesse d'un amour de jeunesse perdu. En fait je suis triste, malheureux comme un adolescent lors de son premier chagrin d'amour. Rejeté sans savoir pourquoi. Rejeté sans comprendre pourquoi. Privé de ne pouvoir donner de l'amour à l'objet de ses pensées. Une de ces blessures à l'âme dont la vie nous apprend qu'elles ne cicatriseront pas, qu’on doit apprendre à vivre avec. Avec langueur, les souvenirs affluent, une succession de moments pas forcément tristes mais dont l'émotion ressurgit intacte en traversant mon esprit depuis ma mémoire. Les émotions simples et enfantines, joie de gagner et malheur de perdre. Des lieux, des ambiances, des odeurs et des bruits. J'en suis le spectateur comme un voyageur regarde passer devant ses yeux les paysages qui défilent dans la vitre du train. Moi aussi ce soir je célèbre la fin de la jeunesse. Aujourd'hui, j'ai atteint un terminus. Je reste à quai. Le train repart sans moi. Je ne peux m'en plaindre à personne. Je sais que tous considèrent comme une chance que  le sport m'ait donné le droit de vivre l'insouciance de l'adolescence bien plus longtemps que les autres. Mais pour en avoir profité plus longtemps, j'ai d'autant plus mal à accepter d'être impuissant, de la perdre. J'en ressens comme une injustice. C'est douloureux, une langueur qui me saisit le cœur. Une envie de pouvoir pleurer comme un enfant trop aimé est désespéré sans savoir vraiment pourquoi.

J'enfonce le bouton « Start », embraye la marche arrière et quitte ma place sur les premiers accords du morceau suivant, une valse d’Eliott Smith. La voiture se déplace en silence sur l'asphalte mouillé par la bruine, sort du parking et s'engage dans l'avenue. Je passerai dans la semaine à la concession chercher le même modèle, que j'ai payé cette fois. Bien sûr, j'ai profité d'un suréquipement à un prix avantageux sur un modèle collaborateur. Le concessionnaire s'était fait une joie de me recevoir. J'étais habitué à ces relations avec les partenaires du club. Finalement beaucoup ne m'abordaient que pour la tenue que je portais chaque fin de semaine, relations du dimanche qui se targuaient de me connaître sans savoir qui j'étais. Et maintenant que je suis trop vieux, trop usé ou plus assez ceci ou cela, ils ne tarderont pas à me remplacer par le prochain qui portera mon maillot, mon numéro. Un simple cintre. Je suis comme un de ces vieux objets qu'on remise au fond des placards pour ne pas les jeter parce qu’ils rappellent l'enfance. Un vieux cintre. Dans quelques semaines, il faudra accepter de prendre sa place au guichet comme n'importe quel quidam. Cela scellera définitivement mon statut. Un souvenir. Bientôt oublié. Comme mort. Une mort de mon vivant. Je suis en train de mourir de vieillesse à 35 ans.

La mort me fait peur comme à tout être qui aime la vie, la beauté, l'amour. Encore des émotions qui se déversent dans mon esprit, dans mon esprit saturé par une journée trop riche. Trop de tout. Il faut que ça s'arrête, pour ne plus rien ressentir.

Je roule sans but en traversant la ville, mon pied jouant avec l'accélérateur. Ce serait peut-être la solution. Mourir. Disparaître dans un nuage, une explosion, à 150 dans un mur. Le néant serait un soulagement. Mais non, pas moi. Je ne suis pas  de ces hommes-là. Je suis fait pour faire face. Souffrir, mais ne pas fuir. Rester, protéger, accompagner quoi qu'il en coûte. A l'horizon  une teinte apparaît, montrant à l'est le pic du midi dont l'observatoire se distingue maintenant clairement , comme un fanal dans la teinte éclaircie de la nuit. Comme un signal. La fin de la nuit. J'allais rentrer chez moi.

 Alors j'ai compris pourquoi cette angoisse, pourquoi le dégoût de cette soirée. L'arbitre n'avait pas seulement sifflé la fin du match, la fin de l'adolescence, la fin de mes performances sportives, il avait aussi donné le départ d'une autre vie. Une vie de famille. Et cette vie, je  n'y suis pas vraiment préparé. La vie de famille, je ne sais pas vraiment ce que c'est, moi qui ai passé mon temps en déplacement  dans des chambres d’hôtel, en stage avec des potes. Il va me falloir embarquer dans une vraie vie de couple et ça me fout la trouille. Sommes-nous vraiment faits l'un pour l'autre ? Elle m'aime ça, c'est sûr. Elle me trouve même beau. Elle a été jolie, mais il faut bien reconnaître que les grossesses l'ont marquée et qu'elle a arrêté de se battre pour sa ligne. Mais je l'aime, et elle me plaît comme elle est. Et puis aussi les enfants. Je vais pouvoir les voir grandir. Leur image apparaît dans mon esprit sur les premiers accords de piano de Vander accompagnant le vieux Claude sur Martia Martienne. Claire, distincte, libératrice. Mon choix est fait. Ma famille est ma seule vraie équipe.  Chaque jour de ma future vie, je vais cultiver notre amour, m'entraîner, aiguiser mes sentiments pour leur donner le meilleur de moi-même. Et connaître le bonheur simple de s'éveiller à côté d'un être aimé.

A l'est l'horizon s’éclaircit. De l'est vers l'ouest, le soleil teinte le ciel d'un dégradé du rouge sang jusqu'au  noir de la nuit. Je reconnais aux applaudissements, avant le « come on man » et les premières notes de synthé, le live de la Javanaise au casino de Paris de Gainsbourg.  Alors l’horizon apparaît, fait de montagnes et de couleurs. Dans ce magnifique lever de soleil d'été, j'abaisse la fenêtre, sort ma main pour faire entrer l'air fais du matin dans l'habitacle. Je me mets en quête d'une boulangerie. Je vais leur ramener le pain et des croissants.

 



30/04/2021